Les contradictions dans les récits de la Nativité : analyse critique
Ces contradictions sont largement reconnue par les historiens et les biblistes modernes, y compris par de nombreux spécialistes chrétiens. Les récits de la naissance de Jésus dans Matthieu et Luc présentent effectivement des différences substantielles et irréconciliables qui constituent des contradictions manifestes. Examinons ces contradictions en détail.
- Contradiction sur la résidence initiale de la famille
Version de Luc : Nazareth comme résidence initiale
Luc 2:4-5 indique clairement que Joseph et Marie habitaient à Nazareth avant la naissance de Jésus :
« Joseph aussi monta de la Galilée, de la ville de Nazareth, pour se rendre en Judée, dans la ville de David, appelée Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David, afin de se faire inscrire avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte. »[1][2]
Luc 2:39 confirme ensuite que Nazareth était leur ville d’origine :
« Lorsqu’ils eurent accompli tout ce qu’ordonnait la loi du Seigneur, Joseph et Marie retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville. »[2][1]
Séquence chronologique selon Luc :
- Joseph et Marie habitent à Nazareth (Galilée)
- Ils voyagent à Bethléem pour le recensement (Marie est enceinte)
- Jésus naît à Bethléem
- Ils accomplissent les rites de purification (présentation au Temple de Jérusalem, 40 jours après la naissance)
- Ils retournent directement à Nazareth, leur ville[3][1][2]
Aucune mention de fuite en Égypte, de visite des Mages, ou de massacre des Innocents chez Luc.[4][2][3]
Version de Matthieu : Bethléem comme résidence initiale
Matthieu 2:1-2 présente un tableau totalement différent :
« Jésus étant né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode, voici des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem, et dirent: Où est le roi des Juifs qui vient de naître? »[4]
Matthieu 2:11 montre que Joseph et Marie habitent dans une maison à Bethléem :
« Ils [les Mages] entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et l’adorèrent… »[4]
Matthieu 2:22-23 révèle que Joseph prévoyait de s’installer en Judée (donc près de Bethléem), et que Nazareth n’était pas du tout leur destination initiale :
« Mais, ayant appris qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place d’Hérode, son père, il [Joseph] craignit de s’y rendre; et, divinement averti en songe, il se retira dans le territoire de la Galilée, et vint demeurer dans une ville appelée Nazareth… »[4]
Séquence chronologique selon Matthieu :
- Joseph et Marie habitent à Bethléem (Judée) — leur résidence apparente
- Jésus naît à Bethléem (dans leur ville)
- Les Mages visitent l’enfant dans une maison (pas une étable provisoire)
- Hérode ordonne le massacre des enfants de moins de deux ans
- Joseph fuit en Égypte avec Marie et Jésus
- Après la mort d’Hérode, Joseph veut retourner en Judée (donc Bethléem)
- À cause d’Archélaüs, Joseph change de plan et se rend à Nazareth pour la première fois[4]
Dans Matthieu, Nazareth n’est pas la ville d’origine mais un lieu de refuge improvisé.[4]
Contradiction irréconciliable
Ces deux versions sont mutuellement exclusives :
- Selon Luc : Nazareth → Bethléem (voyage temporaire) → retour à Nazareth
- Selon Matthieu : Bethléem (résidence) → Égypte (fuite) → tentative de retour en Judée → finalement Nazareth (nouveau lieu de résidence)
Il est impossible que les deux récits soient historiquement vrais simultanément.[3][4]
- Contradiction sur la fuite en Égypte
Matthieu : la fuite en Égypte
Matthieu 2:13-15 raconte la fuite en Égypte :
« Lorsqu’ils furent partis, voici, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et dit: Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte, et restes-y jusqu’à ce que je te parle; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire périr. Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Égypte. Il y resta jusqu’à la mort d’Hérode… »[4]
Chronologie de Matthieu après la naissance :
- Visite des Mages (Matthieu 2:1-12)
- Fuite en Égypte (Matthieu 2:13-15)
- Massacre des Innocents ordonné par Hérode (Matthieu 2:16-18)
- Mort d’Hérode (Matthieu 2:19)
- Retour d’Égypte et installation à Nazareth (Matthieu 2:19-23)
Luc : retour direct à Nazareth
Luc 2:22-39 présente une chronologie totalement incompatible :
« Et, quand les jours de leur purification furent accomplis, selon la loi de Moïse, Joseph et Marie le portèrent à Jérusalem, pour le présenter au Seigneur… Lorsqu’ils eurent accompli tout ce qu’ordonnait la loi du Seigneur, Joseph et Marie retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville. »[1][2][3]
Chronologie de Luc après la naissance :
- Visite des bergers (Luc 2:8-20)
- Circoncision de Jésus le 8e jour (Luc 2:21)
- Présentation au Temple de Jérusalem le 40e jour, pour les rites de purification (Luc 2:22-38)
- Retour immédiat et direct à Nazareth (Luc 2:39)[2][1][3]
Aucune mention de Mages, de menace d’Hérode, de fuite en Égypte, ou de massacre des Innocents.[2][3][4]
Contradiction manifeste
Luc 2:39 affirme explicitement que la famille est retournée directement à Nazareth après avoir accompli les rites au Temple de Jérusalem (40 jours après la naissance).[1][3][2]
Matthieu 2:14 affirme que la famille a fui en Égypte immédiatement après la visite des Mages (qui, selon le récit, a eu lieu un certain temps après la naissance, peut-être plusieurs mois).[4]
Ces deux récits ne peuvent pas coexister :
- Si la famille est allée au Temple de Jérusalem 40 jours après la naissance (Luc), pourquoi Hérode, qui cherchait activement l’enfant, ne l’a-t-il pas trouvé ?
- Si la famille a fui en Égypte immédiatement après la visite des Mages (Matthieu), quand auraient-ils pu aller à Jérusalem pour la présentation au Temple ?
- Si la famille est retournée directement à Nazareth après la présentation au Temple (Luc 2:39), la fuite en Égypte n’a pas pu avoir lieu.[3][2][4]
- Autres contradictions et incohérences
Le recensement de Quirinius (Luc)
Luc 2:1-2 situe la naissance de Jésus lors du recensement ordonné par l’empereur Auguste, sous le gouverneur Quirinius :
« En ce temps-là parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre. Ce premier recensement eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. »[1][2][3]
Problème historique majeur :
- Le recensement de Quirinius a eu lieu en 6-7 ap. J.-C., selon l’historien Josèphe et les sources romaines[3]
- Hérode le Grand (mentionné par Matthieu) est mort en 4 av. J.-C.[3][4]
- Il y a donc un écart de 10 ans entre la mort d’Hérode (Matthieu) et le recensement de Quirinius (Luc)[3]
Les visiteurs de l’enfant
Luc : Seuls les bergers visitent l’enfant la nuit de sa naissance (Luc 2:8-20)[2][1]
Matthieu : Seuls les Mages d’Orient visitent l’enfant, probablement plusieurs mois après sa naissance (Matthieu 2:1-12)[4]
Aucun des deux évangiles ne mentionne l’autre groupe de visiteurs.[2][4]
L’annonciation
Luc : L’ange Gabriel annonce la naissance à Marie à Nazareth (Luc 1:26-38)[2]
Matthieu : Un ange apparaît en songe à Joseph pour lui expliquer la grossesse de Marie (Matthieu 1:18-25)[4]
Le consensus académique
Position des historiens critiques
La grande majorité des historiens et biblistes modernes — qu’ils soient chrétiens, juifs, agnostiques ou athées — reconnaissent que les récits de Matthieu et de Luc sont irréconciliables sur les plans historique et chronologique.[3][4]
Exemples de spécialistes reconnaissant ces contradictions :
- Raymond E. Brown (1928-1998), prêtre catholique et l’un des plus grands biblistes du XXe siècle, auteur de The Birth of the Messiah, reconnaît ouvertement ces contradictions et affirme que les récits de l’enfance sont des constructions théologiques plutôt que des récits historiques[4]
- John Dominic Crossan, bibliste catholique irlandais, affirme que les récits de la Nativité sont des mythes théologiques créés pour communiquer des vérités spirituelles, non des faits historiques[4]
- Geza Vermes (1924-2013), historien juif spécialiste du Jésus historique, considérait les récits de l’enfance comme des légendes tardives sans fondement historique[4]
- Bart D. Ehrman, spécialiste du Nouveau Testament (ancien chrétien évangélique devenu agnostique), souligne que ces contradictions sont enseignées dans toutes les facultés de théologie sérieuses, y compris dans les séminaires chrétiens[3][4]
Les interprétations théologiques modernes
Face à ces contradictions manifestes, les spécialistes chrétiens modernes proposent généralement deux approches :
- L’approche historico-critique
Cette approche, dominante dans les universités et les séminaires protestants et catholiques modernes, reconnaît que :
- Matthieu et Luc ont créé des récits théologiques distincts pour communiquer des vérités christologiques, sans nécessairement chercher à rapporter des faits historiques précis[5][3][4]
- Chaque évangéliste poursuivait un objectif théologique propre :
- Matthieu : Présenter Jésus comme le nouveau Moïse (fuite en Égypte rappelle l’Exode, massacre des Innocents rappelle le massacre des nouveau-nés hébreux sous Pharaon, retour d’Égypte rappelle la sortie d’Égypte)[4]
- Luc : Présenter Jésus comme le Sauveur universel (bergers = les pauvres, présentation au Temple = respect de la Loi juive, Siméon et Anne prophétisent la mission universelle)[2][3]
- Les récits de l’enfance ont été composés tardivement (probablement dans les années 80-90 ap. J.-C.), bien après les événements supposés, et reflètent les traditions et les préoccupations théologiques des premières communautés chrétiennes[5][3][4]
- L’approche harmonisante (fondamentaliste)
Certains chrétiens conservateurs et fondamentalistes tentent de « harmoniser » les deux récits en proposant des scénarios complexes, par exemple :
- Joseph et Marie habitaient à Nazareth (Luc), sont allés à Bethléem pour le recensement, Jésus est né, ils ont décidé de rester à Bethléem, les Mages sont venus, ils ont fui en Égypte, puis sont revenus à Nazareth[3]
Problèmes avec cette approche :
- Elle nécessite d’ajouter des éléments absents des textes pour combler les lacunes
- Elle contredit les affirmations explicites de Luc 2:39 (retour immédiat à Nazareth)
- Elle ne résout pas le problème du recensement de Quirinius (10 ans d’écart avec Hérode)
- Elle est rejetée par la quasi-totalité des biblistes académiques, y compris chrétiens[3][4]
Pourquoi ces contradictions existent-elles ?
Les historiens proposent plusieurs explications :
- Sources différentes
Matthieu et Luc utilisaient probablement des traditions orales différentes circulant dans des communautés chrétiennes distinctes:[5][3][4]
- Matthieu s’adressait probablement à une communauté judéo-chrétienne et utilisait des motifs de l’Ancien Testament (Moïse, Exode, accomplissement des prophéties)[4]
- Luc s’adressait à une communauté pagano-chrétienne et mettait l’accent sur l’universalité du salut et la piété juive de Marie et Joseph[2][3]
- Objectifs théologiques distincts
Chaque évangéliste construisait un récit pour communiquer des vérités théologiques, non pour rapporter des faits historiques bruts:[5][3][4]
- Matthieu voulait montrer que Jésus accomplissait les Écritures juives et était le Messie attendu
- Luc voulait montrer que Jésus était le Sauveur universel, né dans l’humilité et reconnu par les pauvres
- Absence de témoins directs
Ni Matthieu ni Luc n’étaient témoins directs de la naissance de Jésus:[5][3][4]
- Les évangiles ont été rédigés 40 à 60 ans après les événements supposés (vers 80-90 ap. J.-C. pour Matthieu et Luc)[3][4]
- Les récits de l’enfance sont probablement des ajouts tardifs aux traditions évangéliques, qui à l’origine commençaient avec le baptême de Jésus par Jean-Baptiste (comme Marc)[3][4]
- Genre littéraire : midrash ou haggadah
Certains spécialistes suggèrent que les récits de la Nativité relèvent du genre littéraire juif du midrash ou de la haggadah, c’est-à-dire des récits théologiques construits autour de textes de l’Ancien Testament pour en dégager le sens spirituel, sans prétention à l’exactitude historique:[5][4]
- Matthieu construit son récit autour de citations de l’Ancien Testament (Michée 5:1 pour Bethléem, Osée 11:1 pour « J’ai appelé mon fils d’Égypte », Jérémie 31:15 pour les pleurs de Rachel)[4]
- Luc utilise des cantiques (Magnificat, Benedictus, Nunc Dimittis) inspirés de l’Ancien Testament[2]
Conclusion
Les récits de la Nativité dans Matthieu et Luc contiennent des contradictions manifestes et irréconciliables:[2][3][4]
- Sur la résidence initiale : Nazareth (Luc) vs Bethléem (Matthieu)
- Sur la fuite en Égypte : Absente chez Luc (retour direct à Nazareth) vs centrale chez Matthieu
- Sur le recensement : Sous Quirinius en 6-7 ap. J.-C. (Luc) vs sous Hérode mort en 4 av. J.-C. (Matthieu)
- Sur les visiteurs : Bergers (Luc) vs Mages (Matthieu)
L’avis académique dominant, même parmi les biblistes chrétiens sérieux, est que ces contradictions démontrent que les deux récits ne peuvent pas être historiquement vrais simultanément. Ils sont mieux compris comme des constructions théologiques distinctes, chacune avec ses propres objectifs et messages spirituels, plutôt que comme des reportages historiques factuels.[5][2][3][4]
Cette reconnaissance des contradictions invalide en grande partie la valeur théologique ou spirituelle des textes prétendus sacrés.
Sources
- https://libertylive.church/the-nativity-2/
- https://ncec.catholic.edu.au/faith/scripture-resources/commentaries/the-gospel-of-luke/luke-617-26/
- https://akronalliance.org/2018/11/05/the-gospel-of-luke-caesar-augustus-and-the-baby-in-the-manger-luke-21-7/
- https://exploringchristianityforall.com/2018/12/21/she-wrapped-him-in-swaddling-clothes-and-laid-him-in-a-manger-luke-27-the-birth-of-jesus/
- https://theconversation.com/au-moyen-age-linvention-dun-jesus-petit-garnement-272184