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La simplicité logique
Un jour Albert Einstein dit à son assistant en physique « ce qui m’intéresse vraiment c’est de savoir si dieu avait un quelconque choix en créant le monde c’est à dire si l’exigence de simplicité logique laisse ou non un quelconque degré de liberté«
Donc on voit déjà que Einstein utilise le mot dieu comme une métaphore d’autre chose. Cette autre chose: c’est la simplicité logique. Il le dit dans plein d’autres de ces lettres, voici un autre exemple où il dit: « il me semble que l’idée d’un dieu à forme humaine est un concept que je ne peux prendre sérieusement. Je ne me sens pas non plus capable d’imaginer une volonté ou un but hors de la sphère humaine. Mes vues sont proches de Spinoza: admiration de la beauté et croyance en la simplicité logique de l’ordre et de l’harmonie que nous ne pouvons saisir qu’humblement et imparfaitement. Je pense que nous devons nous contenter de notre savoir et notre compréhension imparfaite et traiter les valeurs et les obligations morales comme un problème purement humain: le problème humain le plus important »
Et lorsqu’un rabbin l’interroge pour lui demander « est ce qu’il croit en dieu ? », Einstein lui répond: « je crois au dieu de Spinoza qui se révèle lui-même dans l’ordre harmonieux de ce qui existe et non en un dieu qui se soucie du destin et des actions des êtres humains«
[2] Alors, il va falloir faire quelques explications pour comprendre ce mot « harmonie«
Il n’y a pas d’harmonie morale dans la nature pour Spinoza ni même d’harmonie esthétique. Le mot harmonie est ici à comprendre dans le sens particulier des physiciens-théoriciens. Cette harmonie dont Einstein parle, c’est une formule plus consensuelle pour parler de la simplicité logique. On parle aussi désormais plus fréquemment de beauté de certaines théories.
Alors pour faire saisir cette notion, je vous propose un exemple très facile à comprendre issu des mathématiques: donc je pense que vous connaissez tous le nombre Pi qui est lié au cercle. Certains connaissent également le nombre e qui définit le logarithme naturel. Ce sont deux nombres qui n’ont a priori rien à voir entre eux et qui possèdent une infinité de décimales, sans structure répétée donc ce sont des nombres qui contiennent chacun une complexité infinie qui semblerait devoir leur conférer un caractère irréductible. Et pourtant grâce à la formule d’Euler on peut les relier. Cela veut dire que l’on peut calculer l’un de ces nombres à partir de l’autre. Ce ne sont donc pas des entités impénétrables mais ces nombres sont liés entre eux par une logique sous-jacente plus profonde et qui les englobe. On a la même chose en physique. Plus une théorie physique est capable d’expliquer très profondément des phénomènes complexes en reposant sur des principes logiques simples plus elle est dite belle. Cette beauté, cette simplicité, cette harmonie dont parle Einstein, c’est la capacité de la théorie à connecter des entités indépendantes, qui deviennent tout à coup reliées entre elles, au sein d’un tout cohérent: l’espace, le temps, la matière et l’énergie semblent quatre notions tout à fait différentes et indépendantes. Et pourtant, on découvre qu’elles sont reliées entre elles grâce à sa théorie. L’un des meilleurs autres exemples en physique c’est l’équation de Dirac qui combine la mécanique quantique et la relativité restreinte et qui prédit tout à coup à la fois l’antimatière et le spin.
[4] Ce type d’harmonie suggère que la réalité n’est pas constituée d’entités irréductibles et impénétrables à l’esprit humain mais que la nature ne forme qu’un seul grand tout cohérent où tout est relié par une seule et même logique sous-jacente et c’est cette logique profonde et universelle dans les structures du réel qu’Einstein appelle « le dieu de Spinoza » auquel il affirme croire.
Alors ça nécessite une mise au point sur le mot « croire »: quand Einstein dit « je crois au dieu de Spinoza », il ne faut pas y voir une croyance au sens de la foi aveugle. Son « je crois » signifie seulement je pense que, c’est une opinion philosophique construite sur une compréhension qui amène à privilégier une hypothèse quant à la nature profonde de la réalité.
Au contraire la foi religieuse, c’est l’invocation d’un droit de dépasser et de s’affranchir de la raison au nom d’un prétendu ordre surnaturel. « Je crois parce que c’est absurde » disait le théologien Tertullien. La foi religieuse, c’est s’autoriser à prendre des produits de l’imagination pour des vérités, par effet la superstition contre toute évidence logique ou scientifique, par folie ou par lâcheté face au réel et de se mettre alors à prendre ses désirs pour des réalités. Du point de vue des religions traditionnelles, Einstein est un incroyant.
Einstein non-croyant
Beaucoup continuent de semer la confusion en essayant de faire croire qu’Einstein croyait en dieu, alors afin de clarifier ce point on va déjà commencer par voir ce qu’Einstein n’est pas, c’est à dire voir des textes dans lesquels il explique en quoi il n’est pas un croyant. Une fois qu’on aura bien clarifié cette position, on va pouvoir voir en quoi consiste ce qu’il appelait sa religiosité cosmique.
En 1954 Einstein répond aux philosophes Eric Gutking « Le mot dieu n’est pour moi rien de plus que l’expression est le produit des faiblesses humaines. La bible, un recueil de légendes certes honorables mais primitives et néanmoins assez puériles. Aucune interprétation, aussi subtile soit elle, peut selon moi changer cela. » « C’est un mensonge ce que vous avez lu sur mes convictions religieuses, un mensonge qui est systématiquement répété. Je ne crois pas en un dieu personnel et n’ai jamais dit le contraire mais l’ai exprimé clairement. », « Du point de vue du prêtre, je suis bien sûr et est toujours été un athée ».
[7] A nouveau interrogé par un rabbin sur ses opinions religieuses, il lui répond; « la réponse à vos questions remplirait des livres, je ne peux que dire en quelques mots que j’ai exactement la même opinion que Spinoza et qu’en tant que déterministe convaincu, je n’éprouve aucune sympathie pour la conception monothéiste. Celui qui est convaincu par la loi causale régissant tout événement, ne peut absolument pas envisager l’idée d’un être intervenant dans le processus cosmique. Je ne peux pas imaginer un dieu qui récompense et punit l’objet de sa création. Je ne peux pas me figurer un dieu qui réglerait sa volonté sur l’expérience de la mienne. Je ne veux pas et je ne peux pas concevoir un être qui survivrait à la mort de son corps. Si de pareilles idées se développent en un esprit, je le juge faible, craintif et stupidement égoïste. La vérité religieuse ne signifie rien pour moi. »
Pendant la guerre quelqu’un lui écrit « dieu devrait punir les anglais ». Einstein répond « pourquoi m’écris-tu?: dieu devrait punir les anglais. Je n’ai aucune connexion particulière ni avec l’un, ni avec les autres. Je vois seulement avec grand regret que dieu punit nombre de ces enfants à cause de leurs innombrables stupidités pour lesquelles lui seul peut être tenu pour responsable. De mon point de vue, seule sa non existence pourrait l’excuser. »
Dans ses notes autobiographiques, Einstein raconte: » à travers la lecture de livres de vulgarisation scientifique, je suis vite parvenu à la conviction que la plupart des histoires de la bible ne pouvaient pas être vraies. La conséquence fut une orgie fanatique de libre-pensée associée à l’impression que la jeunesse est intentionnellement trompée par l’état, par le biais de mensonges. C’était une impression d’écrasement, une méfiance à l’égard de tout type d’autorité. A résulté de cette expérience une attitude sceptique envers les convictions présentes dans n’importe quel milieu social, une attitude qui depuis ne m’a jamais quitté. »
Certains ont vu en Einstein un mystique, pourtant il répond: « la tendance mystique de notre temps qui se montre particulièrement dans la croissance galopante de la soi-disant théosophie et du spiritualisme n’est pour moi rien de plus qu’un symptôme de faiblesse et de confusion. Etant donné que notre expérience intérieure consiste en des reproductions et des combinaisons d’impressions sensorielles, le concept d’une âme sans corps me semble être vide et dénué de sens »
[10] Einstein était également très attaché à dissocier la morale de la religion, il nous dit: « le dieu juif est la tentation de fonder la morale sur la crainte, une attitude déplorable et dérisoire. La condition des hommes s’avèrerait pitoyable s’ils devaient être domptés par la peur d’un châtiment ou par l’espoir d’une récompense après la mort. Le comportement moral de l’homme se fonde efficacement sur la sympathie et les engagements sociaux. Il n’implique nullement une base religieuse. »
« C’est bien possible que nous puissions faire des choses meilleures que Jésus car ce qui est écrit sur lui dans la bible est politiquement embelli. »
« A propos de dieu, je ne peux accepter aucun concept fondé sur l’autorité de l’église. A ce que je me souviens, j’ai ressenti un endoctrinement de masse. Je ne crois pas à la peur de la vie, à la crainte de la mort ni à foi aveugle. Je suis convaincu que certaines pratiques et activités politiques des organismes catholiques sont nuisibles et même dangereux pour la communauté dans son ensemble ici et partout dans le monde. Je mentionne ici seulement la lutte contre le contrôle des naissances à un moment où la surpopulation dans les différents pays est devenu une grave menace pour la santé des populations et un grave obstacle à toute tentative d’organiser la paix sur cette planète. Dans leur lutte pour le bien moral, ceux qui enseignent la religion doivent avoir la stature de renoncer à la doctrine d’un dieu personnel c’est-à-dire: renoncer à cette source de craintes et d’espoirs qui, dans le passé, a mis un si vaste pouvoir dans les mains des prêtres. Dans leurs travaux, ils devront se servir de ses forces qui sont capables de cultiver le bon, le vrai et le beau dans l’humanité elle-même. C’est bien sûr une tâche bien plus difficile mais incomparablement plus noble.
Après que les professeurs en religion est accompli ce processus d’affinement indiqué, ils ne manqueront pas de reconnaître avec joie que la vraie religion a été anoblie et rendue plus profonde grâce à la connaissance scientifique. Plus l’évolution spirituelle de l’humanité progresse, plus il me semble que le chemin de la religiosité authentique ne se trouve pas dans la peur de la vie, la peur la mort ou la foi aveugle, mais dans l’effort pour la connaissance rationnelle. En ce sens, je crois que le prêtre doit devenir un enseignant s’il veut rendre justice à sa noble mission éducative. »
[13] Donc cet ensemble de textes font bien la démonstration qu’Einstein ne croyait pas en dieu, qu’il rejetait le spiritualisme, le mysticisme, la providence, les livres sacrés, les institutions religieuses et qu’il condamnait les tentatives de fonder la morale sur la croyance.
Einstein et Spinoza
Et pourtant, Einstein se disait religieux mais au sens de Spinoza. Spinoza est le plus rationaliste de tous les grands philosophes. Il rejette l’existence d’une quelconque entité surnaturelle et peut donc être considéré comme le père de l’athéisme moderne. Toutefois à son époque, Spinoza ne proposait pas ouvertement l’athéisme mais plutôt le retournement de la religion en une conception philosophique qui ne contient plus aucun dogme ni aucune idée irrationnelle. C’est ce qui a plu à Einstein qui utilise, comme Spinoza, le vocabulaire religieux dans un sens poétique. On va voir que les citations d’Einstein montrent que ce qu’il entend par dieu, religion, miracle, intelligence supérieure, lorsqu’ils utilisent dans un sens positif, est très différent de ce que l’on entend habituellement par ces termes.
Pour comprendre à quel point la philosophie de Spinoza avait pénétré Einstein, il nous paraît intéressant de pointer comment est-ce que Einstein est devenu spinoziste. Dans ses notes autobiographiques, Einstein raconte les tourments existentiels ressentis au début de son adolescence puis comment la contemplation de l’univers résonna comme une libération, un parcours qui ressemble fortement à celui dont Spinoza nous fait le récit, lui aussi, autobiographique au début de son traité de la réforme de l’entendement. Le philosophe Maurice Solovine nous dit que Spinoza était au programme du club de lecture Academy Olympia qu’il avait fondé avec Einstein entre 1903 et 1905.
[15] Einstein repris la lecture de Spinoza en 1915 et confia alors « je crois que L’éthique » va avoir un effet permanent sur moi ( » L’éthique » c’est le grand livre de Spinoza) accomplissant par-là la prophétie d’un des disciples de Spinoza qui avait annoncé à sa mort: » il vivra dans le souvenir des vrais savants et dans leur esprit qui est le temple de l’immortalité « .
A partir de cette époque, Einstein commença à déclarer se sentir très proche de Spinoza. Il fit référence à l’amour intellectuel de dieu qui est une expression de la philosophie de Spinoza. A plusieurs occasions il déclara croire au dieu de Spinoza et expliquait qu’il voulait connaître les pensées de dieu qui est une formule poétique pour dire qu’il ambitionnait de « parvenir à la connaissance la plus fondamentale des lois de la physique » et qui est une notion qui est-elle même directement inspirée de la doctrine de Spinoza qui enseigne que la suprême vertu de l’esprit et de comprendre autrement dit de connaître dieu par la connaissance du troisième genre autrement dit découvrir la structure du cosmos grâce à la simplicité mathématique reformulée dans le langage d’Einstein.
Après que l’Eclipse de 1919 ait confirmé la relativité générale, Einstein se rendit en pèlerinage dans l’ancienne maison de celui qu’il vénérait comme » notre maître Spinoza « . A cette occasion, il lui composa un poème qui s’ouvre ainsi:
Combien j’aime cet honnête homme
Plus qu’avec des mots ne puis le dire.
Pourtant crains qu’il ne reste seul
Avec son auréole rayonnante.
[ Traduit de l’allemand, source: Telegram of A.Einstein, 1929 A propos de l’Ethique de Spinoza: Je crois au Dieu de Spinoza, lequel se révèle dans l’harmonie ordonnée de ce qui existe, non en un Dieu qui se soucie de la destinée et des actions des êtres humains.]
[17] Einstein relu l’œuvre de Spinoza et sa correspondance en 1928. Il préfaça l’ouvrage de Dagobert Runes et il fit une déclaration à la société américaine de Spinoza. Lorsqu’on le questionna sur sa croyance dans le dieu de Spinoza, il répondit: » je suis fasciné par le panthéisme de Spinoza mais j’admire plus encore sa contribution à la pensée moderne parce qu’il est le premier philosophe qui traite l’esprit et le corps comme unité et non comme deux choses séparées. Spinoza a été le premier à appliquer avec une stricte cohérence l’idée d’un omniprésent déterminisme sur les pensées, les sentiments et les actions humaines »
Alors que certains physiciens considéraient que la révolution quantique montrait qu’il fallait abandonner l’universalité du principe de causalité, Einstein répondait: » qu’il fallait seulement élargir et affiner notre conception de la causalité ». La plupart du malentendu autour de cette question de la causalité vient du fait que le principe de causalité a été formulée de façon plutôt rudimentaire jusqu’à présent. Et Einstein poursuit ce commentaire en critiquant Aristote et Kant.
Un an avant sa mort, Einstein réaffirmait que » une causalité limitée n’est plus une causalité du tout, comme l’a bien reconnu notre merveilleux Spinoza « . Einstein dit: » Ma compréhension de dieu provient de la profonde conviction d’une intelligence supérieure qui se révèle elle-même dans le monde connaissable. En termes communs, on peut la décrire comme panthéiste. »
Einstein ajoute entre guillemets Spinoza alors l’expression intelligence supérieure est un vocabulaire qui est dérivé de l’intellect de dieu chez Spinoza pour désigner l’ordre intelligible de la nature mais à proprement parler il n’y a pas d’intellect de dieu chez Spinoza il n’y a pas de volonté de dieu, ni de but, ni de fin. Dieu n’est pas une conscience, une personne ou un juge
Métaphores ambigües
[19] donc ces expressions sont juste des métaphores chez Spinoza et Einstein pour parler de l’ordre intelligible.
Et dans plusieurs autres textes, Einstein commence par rappeler qu’il ne croit pas en l’existence d’un être surnaturel qui intervient dans la nature mais qu’il perçoit la manifestation d’un « Geist » infiniment supérieur à celui de l’homme qui se manifeste à travers les lois de la nature et que nous ne comprenons qu’imparfaitement. Le mot « Geist » est un terme allemand qui est difficile à traduire en français. On le traduit généralement par « esprit » mais cela signifie aussi « aspiration à l’unité ». Et c’est plutôt dans ce sens qu’il faut le comprendre car le dieu de Spinoza n’est pas une entité spiritualiste externe au monde mais c’est le principe qui unifie la réalité en un tout cohérent.
[20] Donc si on tronque la citation où, juste avant Einstein rejette l’être surnaturel et si on traduit » Geist « par « esprit », alors on peut faire croire qu’Einstein affirme qu’il croit en un être surnaturel. Voilà la méthode des croyants lorsqu’il cite Einstein. Donc méfiez-vous de ce genre de citations qui circulent sur internet. Elles sont trompeuses.
La plus fréquemment utilisée est celle où Einstein dit: » Q uiconque est sérieusement engagé dans la poursuite de la science devient convaincu que les lois de la nature manifestent l’existence d’un esprit largement supérieur à celui des hommes « . Donc cette citation est tronquée et à la traduction problématique.
Il faut également rappeler que c’est un texte dans lequel Einstein s’adresse à une enfant de 11-12 ans. Or lorsqu’Einstein s’adresse à des enfants ou au grand public, il utilise des métaphores au lieu de parler de « simplicité logique » ou d' »ordre intelligible ». Donc si on veut vraiment comprendre ce qu’Einstein pensait, il ne faut pas s’en tenir aux métaphores qu’il utilise avec des enfants mais il faut privilégier ses propos avec des philosophes et des scientifiques.
De son vivant, Einstein est intervenu plusieurs fois pour faire corriger des propos qu’on avait déformé de lui sur la religion. Dans une de ses lettres, il écrit: » le malentendu est dû à une mauvaise traduction du texte allemand, en particulier l’emploi du mot « mystique ». Je n’ai jamais imputé à la nature un but ou un objectif ou tout ce qui pourrait être compris comme anthropomorphe. Ce que je vois dans la nature est une magnifique structure que l’on ne peut comprendre que très imparfaitement et qui doit remplir un penseur du sentiment d’humilité. Il s’agit d’un véritable sentiment religieux qui n’a rien à voir avec le mysticisme. »
[22] Dans le texte original d’Einstein, le mot « humilité » est entre guillemets car il a utilisé le terme anglais « humility » au lieu du terme allemand. La raison de ce choix n’est pas clair, en revanche ce que je peux dire c’est que l’humilité n’est pas du tout une vertu pour Spinoza. Un mot plus juste aurait à mon avis plutôt été ici « fascination » car ce qui fonde la religiosité cosmique, ce n’est pas l’humilité qui est liée à l’incapacité du croyant devant dieu, transcendant, mais au contraire la religiosité cosmique, c’est le sentiment de puissance lié à la capacité de l’esprit humain à toucher l’absolu. Donc le choix du mot « humilité » ici introduit donc un contre-sens philosophique mais bon Einstein n’était pas du tout dans l’humilité quand il a déclaré : « qu’il voulait comprendre les pensées de dieu » ni même dans sa jeunesse où il avait un tel sentiment de supériorité que cela lui a valu de se faire exclure de tous les laboratoires de physique et de se retrouver au bureau des brevets.
[23] Einstein a également dit » le fait que le monde soit intelligible est un miracle ». Alors effectivement on ne peut pas expliquer l’intelligibilité du réel sans soi-même être dans un discours intelligible. On ne peut pas parler sans avoir soi-même déjà le logos avec soi. Le mot ‘miracle’ est ici encore une allégorie. Il évoque le statut non démontrable de l’intelligibilité mais cela ne renvoie pas à une transcendance. Je ne vais pas développer davantage ce point complexe pour une discussion approfondie. Je renvoie ceux qui sont intéressés à mon ouvrage.
Einstein a été critiqué pour l’emploi de toutes ces métaphores qu’on vient d’évoquer parce qu’elles favorisent sa récupération par les croyants. Lorsque son ami le philosophe Maurice Solovine qui était un philosophe athée découvre certaines de ses déclarations, il lui écrit pour lui dire qu’il n’a pas les mêmes opinions que lui sur la religion. Or la réaction d’Einstein est ici très intéressante. Einstein lui répond: « Je suis curieux de savoir jusqu’à quel point nos opinions sur la religion diffèrent. Je ne peux pas me figurer que nos opinions puissent quant au fond s’écarter d’une manière quelconque l’une de l’autre. S’il en est ainsi, je me suis probablement mal exprimé « . Donc Einstein accorde lui-même qu’il s’est parfois exprimé maladroitement sur les questions religieuses et donc il faut étudier les précisions qu’il apporte dans ses échanges privés si l’on veut réellement le comprendre.
[24.31] La correspondance avec Maurice Solovine est de ce point de vue une source de premier choix. Car Einstein et Solovine se connaissent très bien. Solovine faisait partie de son club de réflexion Academy Olympia. Et c’était un étudiant en philosophie qui voulaient se perfectionner en apprenant la physique et que Einstein avait rencontré avant la théorie de la relativité.
La religiosité cosmique
Einstein écrit: » Nous devons nous contenter de reconnaître le miracle de l’intelligibilité du réel sans qu’il y ait une voix légitime pour aller au-delà. Je me vois forcé d’ajouter cela expressément afin que vous ne croyez pas que, affaibli par l’âge, je sois devenu une proie des curés. Je peux comprendre votre aversion pour le mot « religieux » pour décrire l’attitude émotionnelle et psychologique qui se révèle le plus clairement chez Spinoza. Je n’ai pas trouvé de meilleur mot que « religieux » pour la foi dans la nature rationnelle de la réalité qui est au moins partiellement accessible à la raison humaine. Dès lors que ce sentiment est perdu, la science dégénère en un empirisme dépourvu d’inspiration. Je me fiche comme de l’an 40 si les curés en battent monnaie. Il n’y a d’ailleurs pas de remède à cela ».
[26] Donc ce que Einstein appelle religieux c’est la foi dans la nature rationnelle de la réalité c’est à dire le contraire de ce qu’habituellement on appelle religieux: c’est à dire la croyance en un ordre surnaturel qui dépasse ou transcende la raison. Donc la religion dont parle Einstein ici dans un sens positif, c’est la religion de Spinoza. C’est une religion philosophique rationaliste, opposée aux religions dogmatiques des croyants. Et on retrouve cette pensée dans des propos publics tenus par Einstein. Je cite: « La science ne peut être créée que par ceux qui sont complètement imprégnés par l’aspiration vers la vérité et la compréhension. La source de ce sentiment toutefois provient de la sphère religieuse. D’elle provient la foi dans la possibilité que les lois valables pour le monde de l’existence sont rationnels c’est à dire compréhensibles à la raison. Je ne peux pas concevoir un véritable scientifique sans cette foi profonde. La situation peut être exprimée par une image: la science sans religion est boiteuse, la religion sans science est aveugle »
Donc là encore le mot « religion » est à comprendre dans son sens spinoziste, c’est à dire le contraire de ce qu’on appelle habituellement religion. Au cours d’un entretien qu’Einstein avait eu avec le prix Nobel de littérature Tagore qui était également un philosophe indien, celui-ci déclare que la beauté et la vérité sont relatives. Einstein répond: » je suis d’accord avec cette conception de la beauté mais pas de la vérité. Je ne peux pas te prouver que j’ai raison. c’est ma religion s’il y a une réalité indépendante de l’homme, il y a aussi une vérité dépendante de cette réalité et de la même façon la négation de la première engendre une négation de la seconde ». Tagore répond: « s’il devait y avoir une vérité qui n’a aucune relation sensorielle, rationnelle avec l’esprit, alors elle resterait à néant tant que nous restons des êtres humains » et Einstein rétorque « et ben je suis plus religieux que toi ». Donc on voit ici que Tagore est un spiritualiste et que Einstein est un objectiviste, matérialiste et donc ce que Einstein appelle « religieux » c’est du rationalisme et c’est du matérialisme. Mais c’est là encore du pur spinozisme puisque pour Spinoza l’esprit religieux consiste à reconnaître la vérité objective et intangible de la réalité physique matérielle.
[29] Au contraire, Spinoza nous dit que la croyance au miracle devrait conduire au doute universel et à l’athéisme. Donc si l’athéisme c’est l’empirisme sceptique, le positivisme, le nietzschéisme, le subjectivisme de Sartre ou le relativisme généralisé, alors oui Einstein n’est pas athée et dans cette définition de l’athéisme, moi non plus. Pour nous, il y a une vérité absolue objective. Il y a des invariants indépendant de l’observateur dans la théorie de la relativité. Einstein avait également répondu aux physiciens spiritualiste: « j’aime penser que la lune est là, même si je ne la regarde pas » et dès lors que l’on introduit un absolu, les sceptiques diront qu’on est dogmatique et qu’on introduit un biais.
[30] Donc dans ce sens est strictement dans ce sens, nous assumons que nous ne sommes pas comme les athées que je viens de citer et que pour nous il y a un absolu c’est à dire donc un dieu mais ce dieu qui est celui de Spinoza, c’est le dieu des rationalistes, c’est le principe qui sous-tend l’unité et la cohérence de la réalité. Grâce à lui, la ré alité n’est pas un chaos informe où tout se vaut. Il y a une vérité. Cette conception naturaliste et rationaliste contient donc un absolu que l’on peut appeler dieu, mais celui-ci n’a rien à voir avec les dogmes irrationnels associés aux religions abrahamiques, ni même avec une vague forme de déisme.
Donc oui du point de vue philosophique, Einstein n’est pas un athée, mais que les croyants ne se réjouissent pas trop vite car lorsqu’on dit cela il ne faut pas croire que sa conception laisse plus d’espacé à la croyance bien au contraire. Si au sens philosophique, Einstein n’est pas un strict athée, en revanche vis-à-vis des croyants, le spinozisme porté par Einstein représente un stade d’incroyance et de négation du bon dieu transcendant des religions, plus avancé encore que le simple athéisme.
[31] Einstein a parfois laissé entendre qu’il était agnostique mais il confond l’absence de certitude absolue, la prudence épistémologique avec l’agnosticisme. En fait, il n’est pas du tout agnostique dans ses analyses sur dieu. L’agnosticisme que certains appellent parfois athéisme faible, c’est la position de ceux qui ne trouvent pas de raison de croire mais qui respectent le concept du dieu des religions, comme une hypothèse potentiellement valable. Nous avons vu que pour Einstein le concept du bon dieu transcendant tout puissant est une absurdité. Pour lui c’est comme un rond carré. Ça n’a pas de sens. Ça n’a pas d’existence tout ça. Sur ce point, il raisonne comme les athées du siècle des lumières. Et pour Einstein non seulement le dieu des religions traditionnelles est un concept illogique, mais Einstein fait également la déconstruction de l’idée de dieu dans la psychologie humaine comme fire barre et Nietzsche. Et pourtant bien que les raisonnements clé de l’athéisme dans sa forme la plus forte soit intégrée à la pensée d’Einstein, il n’est effectivement pas athée. Il est plus profond qu’un simple athée contrairement aux athées conventionnels pour qui la métaphysique est soit inexistante, soit inaccessible. En bon spinoziste, Einstein rétablit la métaphysique. Il substitue à la métaphysique irrationnelle des croyances religieuses une métaphysique rationaliste.
Einstein s’est forgé une intuition de ce qu’est le principe fondateur de la réalité. Il ne croit pas en dieu. Il a une compréhension intuitive de ce qu’est dieu. Il n’y a donc pas de croyance. Comprendre dieu, c’est le stade ultime de l’incroyance. Là où l’athéisme conventionnel laissait un vide, le spinozisme d’Einstein comble ce vide et c’est cela qui provoque le sentiment quasi religieux qu’Einstein appelle la religiosité cosmique.
[32] Dans une de ses lettres à Solovine, il critique le point faible justement des positivistes et des athées professionnels qui ont privé le monde des dieux. En parlant des dieux, Einstein fait référence au paganisme et oui je pense que le rationalisme intégral conduit à une certaine forme de panthéisme bien plus proche de celle des païens éclairés de l’antiquité que de nos athées modernes qui ont aboli toute métaphysique. Einstein lui veut rester fidèle à ses émotions et ses questionnements d’enfants dans son rapport au réel. Il a éprouvé un sentiment d’émerveillement, d’interrogation face au mystère des choses que nous ne parvenons à comprendre qu’imparfaitement durant le court temps de nos existences finies.
[34] Einstein écrit: « La joie de contempler et de comprendre, voilà le langage que me porte la nature. S’il y a quelque chose en moi que l’on puisse appeler religieux, ce serait mon admiration sans borne pour les structures de l’univers. Le sentiment religieux engendré par l’expérience de la compréhension logique de profondes interrelations est quelque chose de différent du sentiment que l’on appelle généralement religieux. C’est plus un sentiment d’admiration pour l’ordre qui se manifeste dans l’univers matériel. »
[35] « La connaissance de l’existence de quelque chose que nous ne pouvons pas pénétrer, la manifestation de la plus profonde rationalité et de la plus radieuse beauté qui ne nous sont accessibles par notre raison que dans leurs formes les plus primitives, c’est cette connaissance et cette émotion qui constituent la véritable attitude religieuse. En ce sens et seulement en ce sens, je suis un homme profondément religieux. Je suis un non-croyant profondément religieux. C’est en quelque sorte une nouvelle forme de religion. Le savant est pénétré par le sens de la causalité universelle. Les génies religieux de toutes époques se sont distingués par ce genre de sentiments qui ne connaît pas de dogme ni de dieu conçu à l’image de l’homme, de sorte qu’il ne peut y avoir d’églises dont les enseignements sont basés sur elles. Par conséquent, c’est précisément parmi les hérétiques de tout âge que l’on trouve des hommes qui ont été remplis par le plus profond sentiment religieux et ont été dans bien des cas considérés par leurs contemporains comme des athées. Parfois aussi comme des saints. De ce point de vue, des hommes comme Démocrite, François d’Assise et Spinoza sont très proches l’un de l’autre. »
Einstein avait effectivement lu un ouvrage qui présentait François d’Assise comme un hérétique panthéiste. Je ne vais pas discuter ici de savoir si c’est le vrai ou le faux François d’Assise. Einstein le dit: « Les scientifiques travaillant sérieusement sont les seules personnes profondément religieuses et à son collègue physicien, il lui dit tant que tu pries dieu ou lui demandes une récompense, tu n’es pas religieux ».
[37] Donc ces citations montrent qu’Einstein a bien compris que le spinozisme est une religion inversée par rapport au sens traditionnel, du sens religieux, c’est une anti religion, c’est une contre religion naturaliste fondée sur des convictions rationalistes totalement opposées et ennemies des religions qui sont toutes fondées sur les croyances irrationnelles.
En conclusion, Einstein est un spinoziste comme il le répète lui-même. Il a été parfois un spinoziste flamboyant, parfois un spinoziste plus prudent, notamment après avoir été déstabilisé dans ses convictions philosophiques suite à ces échecs au congrès Solvay. Il a été parfois aussi un spinoziste maladroit dans son expression et dans le choix des mots pour le grand public. Mais il restera surtout le plus influent des spinozistes jusqu’à ce jour, celui qui a su recevoir cet héritage, le faire revivre, le moderniser et le transmettre.
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Pour approfondir nous vous recommandons la lecture du livre de Willeime: « L’amour de la raison universelle ».

Concernant Einstein et Spinoza:
Page 190 et 191: Einstein sur Spinoza
Page 218 à 223: Einstein, Dieu et la Religiosité Cosmique
www.willeime.com
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