Vision chrétienne du handicap

au Moyen-Âge

 

L’origine de la vision chrétienne du handicap au Moyen-Âge n’est pas uniforme. Elle repose sur une tension permanente entre deux héritages bibliques contradictoires (l’Ancien et le Nouveau Testament), qui s’entremêlent pour produire une perception profondément ambiguë, oscillant entre le rejet et la vénération.

Au Moyen-Âge, le mot « handicap » n’existe pas. On parle d’infirmité (du latin infirmus : faible, qui manque de fermeté). Cette condition est analysée à travers trois grilles de lecture théologiques et sociales bien distinctes.

L’héritage de l’Ancien Testament : L’infirmité comme impureté et punition

La première source chrétienne associe l’altération du corps à une déchéance spirituelle. C’est l’héritage de la tradition lévitique :

  • L’exclusion du sacré : Dans le livre du Lévitique (21, 17-23), Dieu interdit explicitement aux descendants d’Aaron ayant une infirmité (aveugles, boiteux, bossus, nains) d’approcher de l’autel ou d’offrir les sacrifices, car l’infirmité « profane » le sanctuaire. Le prêtre se devant d’être sans défaut, le corps abîmé est perçu comme une tare.

  • La marque du péché : L’infirmité est souvent interprétée comme la conséquence directe du Péché originel ou d’une faute personnelle/familiale. Au Moyen-Âge, cette vision perdure : donner naissance à un enfant difforme est parfois interprété comme le signe d’un péché charnel des parents (par exemple, un rapport sexuel pendant le carême ou les menstruations).

Le tournant du Nouveau Testament : L’infirme, figure du Christ

Le christianisme médiéval est obligé de composer avec une seconde vision radicalement inverse, introduite par les Évangiles.

Tableau la guérison des infirmes

Tableau La guérison des infirmes par le Christ

  • Le Christ médecin : Dans les Évangiles, Jésus passe une grande partie de son temps à fréquenter et guérir les exclus, les aveugles, les lépreux et les paralytiques. Le handicap devient le lieu où se manifeste la gloire et la misère de Dieu.

  • La « sainte souffrance » : C’est ici que s’enracine le dolorisme évoqué plus haut. L’infirme, par sa souffrance corporelle, est vu comme une image vivante du Christ souffrant sur la Croix. Paradoxalement, son corps défaillant devient un vecteur de salut : en endurant patiemment son épreuve sur Terre, l’infirme effectue son Purgatoire à l’avance et possède un accès direct au Paradis.

La fonction sociale : L’infirme comme outil de salut pour les puissants

Cette ambiguïté théologique débouche sur une organisation sociale très pragmatique. Au Moyen-Âge, l’infirme a une place attitrée et essentielle dans l’économie du salut :

Esquisse hotel dieu

Esquisse: L’Hôtel-Dieu, Hôpital médiéval d’accueil des pauvres et des infirmes géré par l’Église.. Duncan1890

  • Le droit à la mendicité : Contrairement aux « mauvais pauvres » (les vagabonds valides, suspects de paresse), les estropiés et les aveugles ont le droit légitime de mendier. Leur infirmité est leur « licence de travail ».

  • Le rachat des péchés par l’aumône : Les riches et les puissants ont besoin des infirmes. Faire l’aumône à un mendiant handicapé ou laver les pieds d’un malade à l’Hôtel-Dieu permet aux nobles de faire pénitence et d’acheter leur place au ciel. L’infirme devient un intercesseur : en échange d’une pièce ou d’un bol de soupe, il prie pour l’âme de son bienfaiteur.

En résumé :

Au Moyen-Âge, la vision chrétienne du handicap est un piège moral. D’un côté, la personne handicapée est marginalisée, interdite de prêtrise, et suspectée d’incarner une punition divine. De l’autre, elle est sacralisée comme une figure christique souffrante, indispensable à la bonne conscience et au salut spirituel de la société des valides.

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